Kofi Annan rend hommage au fondateur de UN Watch Morris B. Abram

December 1999

  Communiqué de Presse
SG/SM/7260

 

“RECONCILIER LA COMMUNAUTE JUIVE ET L’ONU EST L’UNE DE MES PRIORITES EN TANT QUE SECRETAIRE GENERAL”, DECLARE KOFI ANNAN
Dans le discours qu’il a adressé au Groupe de New York, le Secrétaire général se dit conscient de l’existence d’un sentiment d'”exclusion”

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C’est un grand plaisir pour moi d’être avec vous ce soir et de pouvoir discuter avec vous de l’action de l’Organisation des Nations Unies, et de votre rôle essentiel dans cette action, à l’aube d’un nouveau siècle.

Bien sûr, je voudrais pour commencer joindre ma voix aux vôtres pour rendre un hommage très mérité à Monsieur l’Ambassadeur, Morris Abram. J’ai fait la connaissance de Morris dans les années 1980, alors que nous étions l’un et l’autre en poste à Genève. Il était connu pour l’intérêt particulier qu’il portait aux questions relatives aux droits de l’homme. Je travaillais alors au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. À cette époque, aussi incroyable que cela paraisse, il n’y avait pas de Haut Commissaire aux droits de l’homme. Morris et moi-même étions appelés à aider certaines des populations les plus vulnérables et les plus persécutées du monde, et il est immédiatement né entre nous ce que je décrirais comme une entente profonde.

Aujourd’hui, les multiples contributions que Morris a apportées au cours des années sont connues de nous tous. Il est devenu un énergique défenseur de la liberté, de la tolérance et des droits civils. Il a servi pas moins de cinq Présidents des États-Unis d’Amérique. Et l’une des grandes causes qu’il a embrassées est celle du sort des Juifs qui, partout dans le monde, espèrent vivre une vie prospère, où la discrimination et la peur n’existent plus.

Pour être bref, je dirai que Morris a montré qu’il était un citoyen du monde de tout premier ordre. Je l’affirme alors même que je suis à la tête d’une organisation qui fait les frais de critiques acerbes de la part de UN Watch, la passion actuelle de Morris. Comprenez-moi bien: l’ONU n’est pas d’accord avec tout ce que dit Morris, mais elle peut l’accepter.

Je sais que certains d’entre vous ici, et dans la communauté juive en général, ont parfois le sentiment que l’ONU défend les intérêts de tous les peuples du monde à l’exception d’un seul: le peuple juif.

L’exclusion d’Israël du système des groupes régionaux; la polarisation de l’attention sur certaines des initiatives prises par Israël et le fait que d’autres situations ne suscitent pas la même indignation; cela, et d’autres circonstances, a malheureusement fait naître le sentiment d’un parti pris.

Comme vous le savez, l’Assemblée générale a, il y a quelques années, annulé la résolution dans laquelle elle mettait le sionisme sur le même plan que le racisme. Mais les blessures causées restent profondes et douloureuses, pour les Nations Unies, et je tiens à le souligner, autant que pour vous. L’une de mes priorités en tant que Secrétaire général est d’essayer de panser ces plaies pour que s’instaurent entre nous la compréhension et le partenariat.

Permettre à tous de vivre en sécurité et dans la dignité exige la participation sans réserve de chacun d’entre nous, de chaque individu sans exception et de chaque nation. Je me félicite de pouvoir dire que la communauté juive est très présente à l’ONU depuis le début. Des représentants de l’American Jewish Committee étaient à San Francisco lors de la création de l’Organisation et ont aidé les auteurs de la Charte à y insuffler le sens de la justice et des droits de l’homme. Au début de l’année, le Comité a versé 200 000 dollars au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) pour financer la reconstruction d’écoles au Kosovo, obéissant ainsi à un élan humanitaire spontané que n’arrêtent ni les frontières ni les croyances, dans le seul souci de venir en aide à d’autres êtres humains.

Pas plus tard que le mois dernier, Felice Gaer, de l’Institut Jacob Blaustein de l’American Jewish Committee, a été élue membre du Comité des Nations Unies contre la torture, devenant ainsi la première Américaine à servir dans cet organe essentiel. Il s’agit là d’un événement doublement heureux : non seulement Mme Gaer apporte au Comité un important capital d’expérience mais encore, étant la seule femme au Comité, elle contribuera à pallier le déséquilibre entre les sexes qui le caractérisait.

Notre relation est donc essentielle. Il ne s’agit pas de se demander si les Nations Unies et la communauté juive devraient être de meilleurs partenaires, mais comment nous parviendrons à cet objectif.

Permettez-moi de vous dire que je suis convaincu qu’il existe une base solide. En dépit de nos relations tumultueuses, les sondages d’opinion de l’American Jewish Committee lui-même indiquent que 58 % des Juifs américains ont une opinion favorable de l’ONU et 20 % seulement une opinion défavorable.

M. Ramer [Président de l’American Jewish Committee], je vous suis reconnaissant d’avoir déclaré devant le Congrès américain, en juillet dernier, que l’Organisation des Nations Unies est une “institution indispensable”.

Et le plan en six points proposé par l’American Jewish Committee concernant le traitement d’Israël au sein de l’ONU comporte de nombreux éléments dont le Secrétariat ne peut que se féliciter. Vous demandez instamment aux États-Unis d’Amérique, par exemple, d’éviter de dénigrer l’institution, et de rembourser leurs dettes et d’acquitter leur contribution intégralement et promptement. Vous avez conscience qu’il est de l’intérêt national de respecter les obligations internationales.

Mais si l’ONU peut avoir une confiance croissante en votre appui, il est normal que vous puissiez avoir une confiance croissante en l’ONU.

L’année dernière, l’Assemblée générale a pour la première fois inclus l’antisémitisme parmi les formes de racisme qu’elle souhaite éliminer, et ce fut là un progrès encourageant.

Les débats se poursuivent quant à la possibilité pour Israël de se joindre à un groupe régional. J’espérais vivement que les États Membres seraient aujourd’hui parvenu à un accord sur cette question. Comme je l’ai déjà dit, nous devons défendre le principe de l’égalité entre les États Membres, et je continuerai d’encourager tous les intéressés à trouver une solution.

Plus que tout autre chose, un règlement global, juste et durable du conflit arabo-israélien améliorerait infiniment la situation — avant tout et surtout dans la région, mais aussi à l’ONU. Lors du voyage que j’ai personnellement effectué l’année dernière, j’ai constaté les difficultés et les privations causées par des décennies de conflit. Je suis allé à Yad Vashem, à Jérusalem, et j’ai mieux compris d’où vient le désir profond du peuple juif de trouver un havre dans le concert des nations.

Au Liban et sur les hauteurs du Golan, j’ai entendu des villageois exprimer l’espoir que leurs maisons et leurs terrains ne deviennent plus jamais des champs de bataille. À Gaza et en Jordanie, j’ai rencontré des réfugiés palestiniens qui, de générations en générations, n’ont jamais vécu ailleurs que dans les camps de réfugiés — des hommes, des femmes et surtout des enfants, qui s’efforcent de préserver leur dignité en dépit de la situation sinistre et des restrictions.

À l’instar de mes prédécesseurs, j’ai essayé d’encourager le processus de paix en faisant valoir le droit à la sécurité et les droits de l’homme de toutes les parties intéressées. Il y a trois mois, j’ai nommé le Norvégien Terje Rod-Larsen Coordonnateur spécial pour le processus de paix au Moyen-Orient. Le Gouvernement israélien et l’Autorité palestinienne, ainsi que les États-Unis d’Amérique, ont approuvé cette initiative et je suis convaincu que M. Rod-Larsen s’acquittera de sa mission avec un talent, un dévouement et une impartialité semblables à ceux dont il a usé pour lancer le processus d’Oslo.

Je trouve très encourageante la détermination profonde dont font preuve les parties au conflit, que nous devons les aider à préserver les fragiles acquis du processus de paix. Nous devons les aider à progresser selon les échéances et le programme ambitieux qu’ils se sont fixés. Et nous devons nous prémunir contre les actions susceptibles de compromettre l’issue des délicates négociations en cours. Je sais que nous espérons tous que cet effort décisif amènera la paix.

Bien qu’il semble parfois en aller autrement, l’ONU n’est pas seulement un organe politique et son ordre du jour n’est pas limité aux questions concernant le Moyen-Orient. Votre influence sera certes cruciale pour le processus de paix, mais les Nations Unies et la communauté juive ensemble peuvent faire beaucoup plus.

Nous avons besoin de votre appui dans la campagne en faveur de la ratification du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui pourra servir de rempart contre le mal. Nous avons besoin de vous comme alliés partout aux États-Unis, de Main Street aux couloirs du Congrès, dans notre combat contre l’isolationnisme et pour le multilatéralisme.

Un nouveau siècle s’ouvre devant nous et les défis que nous aurons à relever sont clairs. Certains sont aussi anciens que la civilisation elle-même : la guerre, la faim, l’intolérance et l’inégalité. D’autres sont plus récents, par exemple la pandémie de sida, le changement climatique et les possibilités et les risques liés à la globalisation. Certaines menaces sont évidentes, comme le trafic de drogues et le terrorisme, d’autres, comme la corruption et le blanchiment de l’argent, sont plus subtiles.

Tous ces défis ont un point commun essentiel : ils transcendent les frontières. Ils exigent de nous que nous pensions moins à ce qui nous divise et davantage à ce qui nous rassemble. Ils exigent de nous que nous continuions à construire une communauté internationale : une communauté humaine où existent des règles, des valeurs et des aspirations communes et, plus que tout, une conscience.

Il est inconcevable que vous ne participiez pas à cette quête. Les Juifs connaissent le poids de la bigoterie. Ils connaissent le désir de souveraineté. Ils connaissent la fierté et les périls inhérents à l’édification d’une nation. Ils connaissent les tensions entre la tradition et le modernisme, entre les besoins de l’individu et ceux de la communauté; entre le multiculturalisme et des visions plus étroites de la société. Ce sont là des difficultés et des questions qui ont une résonance pour tous les peuples. Alors que nous cherchons à les résoudre, votre participation peut enrichir l’ONU.

Mes amis, les Juifs du monde entier viennent tout juste de clore la célébration annuelle de Hanouka, la dernière “fête des Lumières” dans un siècle de ténèbres et de tumultes. Tragiquement, “génocide” est un mot très caractéristique de notre temps, qui assombrit l’avenir de l’humanité et jette des ombres immenses sur les améliorations véritables de la condition humaine. Les Nations Unies n’oublieront jamais les origines de leur combat contre le fascisme, ni le fait que leur Charte a été élaborée au moment où le monde découvrait toute l’horreur de l’Holocauste. L’histoire rend d’autant plus attristant le fossé immense qui s’est creusé entre nous.

S’il est une raison d’être optimiste, elle tient au fait qu’il existe aujourd’hui une conscience mondiale sans précédent de la place centrale qu’occupent les droits de l’homme dans la vie des gens — le droit qu’a chacun de dire ce qu’il ou elle pense; de travailler; d’avoir le culte qu’il ou elle veut; en un mot, de contrôler son propre destin.

Il y a deux jours, le 10 décembre, alors que la célébration d’Hanouka touchait à sa fin, des hommes et des femmes ont célébré partout dans le monde la dernière Journée des droits de l’homme du siècle; une journée du souvenir des persécutions d’hier, une journée de solidarité avec les victimes d’aujourd’hui, et, enfin, une journée où nous exprimons l’espoir fervent que, demain, la lumière triomphera des ténèbres.

Ensemble, nous avons la possibilité — et l’obligation — de faire entrer davantage de lumière dans le monde. Les Juifs sont engagés dans une mission tout à fait semblable depuis l’aube de l’antiquité. Depuis cinquante-quatre ans — et donc depuis bien moins longtemps, malgré ce que l’on ressent parfois — telle est aussi la mission des Nations Unies. Ni les uns ni les autres n’avons toujours réussi. Mais nous n’avons pas non plus renoncé à essayer. Unissons nos forces et construisons ensemble un monde meilleur. Merci beaucoup.

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